Le roman de l’été : Les Sœurs Andreas d’Eleanor Brown

Les Sœurs Andreas

Eleanor Brown

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Rose, Bean et Cordy n’ont pas choisi d’être sœurs. Elles sont retournées chez leurs parents à Barnwell, cet été-là, pour être près de leur mère gravement malade, mais en vérité, chacune tente d’échapper à ses démons secrets. Si vous cherchiez une lecture de l’introspection pour cet été, à la fois agréable et sensible, réaliste et réconfortant, Les Sœurs Andreas, le premier livre d’Eleanor Brown, est fait pour vous. Il fait également partie des six premiers titres de la nouvelle collection de fiction « Marabooks » chez Marabout au mois de juin 2013.

Cet été-là, les sœurs Andreas sont revenues chez leurs parents à Barnwell, une petite ville des États-Unis, parce que leur mère gravement malade. Rose, qui prend son rôle d’aînée à cœur depuis qu’elles sont toutes petites, est toujours là pour veiller sur ses sœurs et au bon ordre des choses. Organisée, intransigeante et promue à une belle carrière, elle n’a jamais quitté Barnwell pour être proche de leurs parents, mais là voilà confrontée à un dilemme : va-t-elle suivre son fiancé qui vient d’obtenir un poste d’enseignant chercheur à Oxford, en Angleterre ? Celle qui en apparence est indépendante est tout à coup casanière et se dissimule derrière les obligations familiales.

Bianca, alias Bean, avait décidé de conquérir New York et menait une vie d’enfer, entre soirées arrosées, relations sans lendemain et shopping compulsif, mais une erreur de parcours l’a poussée à quitter la frénésie de la grande ville pour retourner chez ses parents. Que fuit-elle ? Pourquoi avoir choisi Barnwell où il ne se passe rien, plutôt qu’une autre ville ?

Cordelia, ou Cordy, la dernière des sœurs, la préférée, a mis un terme à dix ans de vagabondage entre festivals de musiques et squatts de maisons abandonnées. Après une vie de bohème où les couleurs du rêve ont fini par s’estomper, il est temps pour elle de prendre ses responsabilités et c’est chez leurs parents qu’elle retrouve racine.

L’interpellation du nous, nous les sœurs, qui raconte à vous, vous le lecteur, nourrit une relation intime avec l’écriture et une dimension dramatique. Et cette interpellation est d’autant plus étrange et puissant qu’elle est unanime ; ce nous qui fait front, ce nous dont le jugement est souvent sévère, sont les voix de trois sœurs désunies.

Comment revenir vivre chez nos parents lorsqu’on a largement atteint l’âge adulte ? Lorsque leur vieillissement prend par surprise et qu’ils ne semblent plus éternels comme à travers les yeux de l’enfance, comment appréhender une relation nouvelle où on est devenu adulte ? Comment réintégrer le foyer familial et se comporter comme un adulte alors que les aînés nous percevront toujours comme des bébés ? Si les chambres des sœurs sont intactes, le temps ne s’est pas suspendu et laisse ses marques. La mère est conciliante et ne cherche que le bonheur de ses filles, quant au père, réservé, il se dissimule derrière l’oeuvre de Shakespeare et son métier de professeur de littérature. Quand il parle, ce n’est que par d’énigmatiques pentamètres iambiques. Mais si la présence du père se fait discrète, il a fédéré la famille – et nous-mêmes qui sommes lecteurs – autour du goût immense pour la lecture. La lecture comme compagnie, comme évasion, comme instruction, envahit les interstices familiales au détriment du diktat de la télévision et des autres loisirs mainstream.

« Bean, elle, passait ses après-midi à la bibliothèque du collège, où elle avait découvert la salle des classiques, pleine de gigantesques ottomanes et fauteuils en cuir, aux murs garnis d’ouvrages dans lesquelles elle pouvait s’évader. Cordy, aussi peu conventionnelle que Rose, mais affichant différemment ses stigmates, lisait partout : en marchant sur le chemin de la salle de cours, pendant les cours, dans le cour tandis que les Frisbees volaient au-dessus de sa tête, au lit la nuit pendant que ses compagnes de chambre jouaient aux cartes par terre, et une fois lors d’une soirée bière, collée contre une fenêtre en sous-sol, avec juste assez de lumière en provenance des réverbères de la rue pour lui permettre de tourner les pages. Dans ce domaine, il existait une différence entre Rose et Cordy : interrompue dans sa lecture, Rose froudroyait du regard le funeste coupable, gardait son livre ouvert, et répondait courtoisement jusqu’à ce que la conversation permît de se replonger dans l’univers dans lequel elle se vautrait avec délices. Cordy, elle, fermait le livre ou le posait grand ouvert à plat, et se joignait à la fête. »

Si l’histoire est somme toute commune, mais pas sans tension, le déroulement de cet été à Barnwell est si bien décrit, par petites touches, qu’on se laisse emporter dans les méandres de leurs pensées. S’il n’y avait pas eu cette façon d’ajuster, page après page, le caractère et les attitudes des personnages, le roman aurait été insipide, mais l’ensemble fonctionne bien. En fait, c’est la recette de ce roman de l’introspection : le lecteur peut retrouver une parcelle de sa vie à travers les trois personnages fouillés, nourris de tant de détails, d’anecdotes du présent et du passé, qu’ils revêtent des couleurs crédibles.

Dans la difficulté d’être avec soi, avec sa famille, Les Sœurs Andreas ne se révèle pas dans l’action mais dans l’intensité donnée aux personnages, dont les dialogues sont justes et sans maladresse.

« Plus tard dans la soirée, nous nous installâmes dans le salon, faisant semblant de lire. Des années d’existence dans cette maison aux sols en plancher de bois nous avaient permis d’identifier précisément les pas des uns et des autres. Celui de notre mère, vif et léger. Celui de notre père, lourd et déterminé ; celui de Rose, pesant et hésitant. Bean, ferme et net, et Cordy, une cavalcade tous les trois ou quatre pas. »

1. Page 40.

2. Page 97.

3. Page 272.

Les Sœurs Andreas

Eleanor Brown

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Amalric

Marabout

Collection Marabooks poche

juin 2013

416 pages

6,99 €

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