C’est une véritable passionnée de livres que nous avons eu la chance de pouvoir interviewer. Éditrice aux Éditions Dalloz, elle a aussi été libraire et assistante d’édition. Les livres prennent pour elle une place toute particulière, au sens figuré mais surtout au sens propre (dans sa maison).

Toute sa carrière professionnelle a tourné autour de cet objet, et quand il ne s’agit pas de sa forme papier, c’est sous forme audio qu’il l’accompagne dans ses entraînements de course à pied ou dans ses voyages. Nous avons voulu, au travers de cette interview, vous embarquer pour une plongée dans un secteur éditorial qui n’est pas forcément prisé par les étudiants en édition : l’universitaire. Et nous revenons aussi avec elle sur ses années dans le Master IEC et ce qu’elle a pu en retenir (et y laisser !)…

1) Qu’est-ce qui t’a poussé à intégrer le Master IEC ?

Ayant fait ma licence de lettres modernes à l’université de Cergy-Pontoise, j’ai assez naturellement dirigé mon choix de master sur cette même université. J’avais postulé dans deux autres programmes de master mais celui de Cergy restait mon choix numéro un, parce qu’il alliait édition et communication. Si j’étais presque sûre que je me dirigerais sur un métier éditorial, il me semblait nécessaire d’avoir aussi un enseignement sur la communication puisque les deux sont très liés, surtout aujourd’hui. Cependant, venir de cette université ne garantissait pas une place : il a fallu comme tout le monde que je passe l’entretien pour montrer ma motivation.

2) As-tu fait le master en alternance ou en stage (l’option du stage étant auparavant possible à la place de l’alternance), peux-tu nous en parler un peu ?

Ma candidature en alternance n’a pas été retenue, mais celle en stage si. J’ai donc dû opter pour cette « formule » qui n’était pas mon envie initiale, mais qui s’est finalement avérée être un bon choix. Faire des stages dans différentes maisons donne la possibilité de varier les structures et les produits sur lesquels on travaille, c’est un aspect que j’ai particulièrement aimé. Si en M1 j’ai regretté de ne pas avoir pu faire une année complète chez Garnier/Rue des Écoles, le premier stage que j’ai effectué sur ma deuxième année a été une grosse période de remise en question pour moi : l’expérience se passait mal, je me demandais si j’étais faite pour ce métier et si je ne devais pas me réorienter. À la fin de ce contrat de trois mois, j’ai été recrutée chez De Boeck/Estem, en stage également, et ça a été un nouveau souffle. J’ai repris plaisir à travailler sur ce poste que ce soit grâce aux livres mais aussi grâce à l’équipe, et je n’ai plus douté de l’orientation que j’avais prise.

3) Une petite voix me dit que tu as participé à la création de la collection « Mémoires en Poche » du Master IEC, peux-tu nous en parler ? Est-ce que c’est cette expérience qui t’a décidé à devenir éditrice ?

Je ne vais pas mentir en disant que c’était facile : il y avait des contraintes techniques importantes. De mémoire, nous étions un groupe de quatre ou cinq personnes ce qui veut dire autant de personnalités à accorder et autant de personnes en formation qui n’ont pas l’expérience d’un éditeur confirmé. Ce qui a donc été complexe en premier lieu, c’est de travailler en équipe à la construction de cette collection : mais je ne regrette vraiment pas, car ça a été fondateur pour la suite de ma carrière. Que ce soit dans mon poste actuel ou les précédents, échanger avec les gens est primordial. Nous étions limités en termes de moyens financiers mais également par nous-mêmes : nous n’avions pas tous une excellente maîtrise des outils et il était nécessaire de composer avec cette donnée, car une personne ne pouvait pas prendre la charge de tout un groupe. Même si je pense qu’aujourd’hui en revoyant la collection ce serait un petit électrochoc, quand nous avons reçu les premiers exemplaires, ça a été très plaisant. J’imagine que la collection a bien évolué depuis !

4) Quels autres souvenirs gardes-tu du Master IEC, est-ce que ce que tu y as appris te sert encore aujourd’hui ?

Je garde en souvenir le projet tutoré de première année que j’avais particulièrement apprécié : la refonte du site d’une fondation afin d’attirer plus de visiteurs, de mécènes aussi. Nous avions dû rencontrer les étudiants qui avaient soutenu les thèses afin de vulgariser les informations de celles-ci sur le site. Ça a été un exercice enrichissant, parce que nous avons pu travailler sur un autre format que celui de l’édition traditionnelle, mais aussi un exercice compliqué, car il fallait réussir à comprendre des points très techniques sur ces thèses qui évoquaient des sujets sur lesquels nous ne savions rien.

Je garde également en mémoire notre voyage de deuxième année, où j’avais pu passer un temps considérable à arpenter des librairies londoniennes avec certaines de mes camarades.

5) Quel était ton objectif en sortant du Master IEC ? Souhaitais-tu devenir éditrice ?

Oui. Je n’avais aucun doute là-dessus ! Malheureusement, les autres avaient un truc que je n’avais pas : une longue expérience en alternance. Je ne sais pas quel est l’état du marché de l’emploi en étant jeune diplômé actuellement mais, il y a une dizaine d’années, l’alternance pesait plus lourd sur un CV. Même si je ne regrette pas d’avoir fait ces différents stages, j’ai vu à ce moment précis en quoi une expérience sur le long terme aurait été bénéfique pour moi-même, mais aussi pour mon arrivée sur le marché de l’emploi.

6) Peux-tu nous parler de ton parcours professionnel après le master et de ce qui t’a mené à l’édition universitaire chez Dalloz ?

Après le master, j’ai retrouvé mon poste de libraire quelques mois avant une période de chômage. Une période compliquée de remise en question : je postulais à n’en plus finir avec quelques appels me proposant… des stages ! Mon CV était-il mauvais ? Pourquoi ma candidature ne retenait-elle pas l’attention ? Et puis, une place de responsable d’édition qui se libère chez La Vie du rail. Certes, éditer des livres sur le monde ferroviaire n’était pas mon choix premier mais, finalement, ce poste allait me permettre de toucher des choses que j’avais peu faites et de voir l’édition de manière plus globale (puisque je gérais aussi le côté communication). J’y suis restée presque deux ans avant d’être licenciée pour raison économique. Malheureusement, les ouvrages s’adressaient à un marché de niche et il a fallu réduire les coûts pour faire perdurer la structure. J’ai donc encore une fois poussé la porte de Pôle emploi [aujourd’hui France Travail], mais avec beaucoup moins d’angoisse que la première fois puisque j’avais cette expérience en poche !

Un mois plus tard, un poste d’assistante! éditoriale numérique se présentait aux Éditions Dalloz. Un CDD, mais pourquoi pas ? Je n’avais pas fait d’études de droit, mais ça m’intéressait de travailler sur cette thématique, sur les fameux codes rouges et, surtout, j’allais pouvoir mettre à profit mon expérience numérique acquise chez Garnier/Rue des Écoles. Le CDD s’est transformé en CDI et, six ans plus tard, je changeais de service et de produit pour devenir éditrice sur une collection universitaire. Au sein même de l’entreprise, les deux postes que j’ai eu n’ont rien à voir, au-delà des produits qui sont très différents.

7) Le domaine de l’édition universitaire est-il plus difficile qu’un autre ? Est-ce qu’il faut avoir certaines connaissances pour l’intégrer ?

Plus difficile, je ne pense pas. Pour être tout à fait honnête, je pense que c’est un ressenti très personnel. Pour moi, l’édition de romans contemporains est plus difficile, par exemple. Parce qu’on travaille sur des textes finalement très personnels. Alors que dans l’édition universitaire, il y a des attendus et des règles à respecter (et j’adore les règles !).

Je n’ai personnellement jamais fait de droit mais, lorsque je suis arrivée dans le service universitaire, j’avais tout de même six ans d’expérience sur les codes. J’avais donc quelques connaissances. Je pense que, sans avoir besoin d’avoir fait dix ans d’études dans le domaine, il est quand même intéressant d’avoir un petit bagage. Lorsque je suis arrivée sur les codes, le système juridique français me paraissait tentaculaire. Je passais beaucoup de temps à tenter de comprendre ce que je lisais, avec plus ou moins de difficulté selon les matières ! Le droit est un domaine complexe mais, quand on commence à s’y intéresser, on peut faire de belles découvertes.

8) Que pourrais-tu nous dire du secteur de l’édition universitaire ?

Que c’est un secteur vraiment intéressant ! J’avais apprécié de travailler dans deux maisons d’éditions qui éditaient des livres parascolaires (Garnier/Rue des Écoles et De Boeck/Estem), et les Éditions Dalloz m’ont aidée à élargir mon champ en touchant à un domaine central de la société. Et puis, c’est assez satisfaisant de se dire qu’on propose desouvrages qui vont permettre à des personnes de se former.

9) Est-ce que tu encouragerais les étudiants du Master IEC à se tourner vers le secteur de l’édition universitaire, et quel type de profil penses-tu qu’il faut avoir ?

Oui, je les encourage fortement ! Quand j’étais étudiante, j’avais cette image d’Épinal de l’éditeur qui discute dans un grand bureau très lumineux avec une autrice de son roman jusqu’à pas d’heure pour faire des retouches finales. Mais dans les faits, l’édition regorge de possibilités : illustrés, beaux livres, scolaire, universitaire… Pour avoir expérimenté plusieurs domaines, je trouve qu’il y a une vraie richesse dans l’édition universitaire avec des codes spécifiques à respecter.

Je pense que les gens qui s’intéressent aux sciences humaines et à l’apprentissage en général, curieux de découvrir des domaines inconnus comme le droit, pourront trouver leur bonheur dans l’édition universitaire. En revanche, les gens qui sont plus « créatifs » et aiment casser les codes risquent de vite trouver le domaine limitant.

10) Que penses-tu du futur du secteur de l’édition universitaire et de l’édition en général ?

L’édition universitaire est un secteur toujours porteur pour moi puisqu’il y aura toujours des étudiants, et des étudiants qui auront besoin d’ouvrages pour approfondir leurs connaissances. Et de manière générale, je pense que l’attachement des gens aux livres (en tout cas en France) n’est pas un lien qui va se rompre du jour au lendemain : il est inscrit depuis des siècles et il ne va pas disparaître. Le fait de voir des réseaux comme Bookstagram se créer prouve bien que l’univers du livre papier a encore de beaux jours devant lui.

Le questionnement se joue peut-être sur le support : même si l’édition papier reste forte, le numérique grappille du terrain. Et même si je pense qu’il ne deviendra pas majoritaire car nous avons un attachement spécifique au papier, il ne faut pas négliger ce nouveau support et en faire un atout. La difficulté est de réussir à allier ce qu’on a toujours fait historiquement avec les nouvelles attentes de demain. On voit par exemple de plus en plus de publications en hard back ou avec du jaspage… Les éditeurs savent se renouveler et écouter les attentes du marché !

Concernant l’aspect numérique, il faut donc réfléchir intelligemment à l’évolution du secteur, voir comment il peut être une complémentarité du papier et non pas juste son remplaçant. Il en est de même pour l’IA : il est crucial de se demander comment elle pourra aider le secteur de l’édition et ne pas juste s’arrêter à ce(ux) qu’elle pourrait remplacer.

À court terme ce qui m’inquiète le plus est la perte d’indépendance croissante des maisons d’édition. Je dirige personnellement plus mes achats vers des éditeurs indépendants : pour soutenir leur travail déjà, puisqu’il est plus difficile de se faire une place sur un marché aussi énorme, et aussi parce que j’y trouve plus mon compte.